Aurore – 28 ans:
Americanah – Chimamanda Ngozi
Description qui commence directement par un Instagrame et un compte Twitter ce qui a une légère tendance à me refroidir. Toutefois elle enchaîne avec une petite blague sur les photos des profils de mes congénères, elle me décroche un sourire. Et puis elle aime bien la bande original de Spider-Man: Into the Spiderverse, deuxième bon point pour la demoiselle, encore 3 et je lui donne une image. Elle me conseille sans hésiter Americanah dont j’ai rapidement entendu parler mais dont j’ignore absolument tout.

Avant de commencer, je dois avouer que j’ai fortement hésité à faire la critique/analyse de ce livre parce qu’il est fondamentalement politique et qu’il est assez inconfortable à commenter en tant qu’homme blanc. Mais après réflexion, et pas mal de discussions avec un ami noir, j’en suis arrivé à relativiser, nous sommes tombés d’accord pour dire que la gène ressentie n’en justifiait que d’autant plus une analyse poussée.
Autre petit préambule, le livre est assez dense d’informations et de situations avec une chronologie non linéaire, je vais donc résumer assez globalement les événements et les situations des deux personnages principaux en ordre séquentiel, avant de me concentrer plus longuement sur l’analyse et les intentions perçues de l’écrivaine.
Nous suivons donc en parallèle deux protagonistes, Ifemelu, une jeune femme noire nigériane et son partenaire à l’université, Obinze. Leurs années d’études au Nigeria leur sont très épanouissantes d’un point de vue sentimentale mais pas très enrichissantes sur les autres aspects, en partie à cause d’un état pauvre et corrompu qui délaisse l’éducation de sa jeunesse. Les tourtereaux rêvent d’ailleurs, Obinze est fasciné par les Etats-Unis, et elle, veut seulement découvrir autre chose.
Ifemelu décroche le visa étudiant tant attendu pour les US. Arrivées sur place elle se retrouve à devoir frauder pour trouver du travail et survivre, au bord du désespoirs elle en arrive même à se soumettre à une sorte de prostitution dont elle aura tellement honte qu’elle rompra tout contact avec Obinze. Sa situation s’améliore et elle rencontre un américain blanc assez fortuné avec qui elle partagera une relation prolongée, elle le quittera à cause de sa naïveté et de son manque d’empathie pour la jeune femme.
Obinze ne trouve comme échappatoire à son Nigeria natal qu’une situation d’immigrant illégale en Angleterre, où il vivra plusieurs années de petits boulots ingrats et dégradants. Il ne trouvera jamais la satisfaction qu’il espérait tout en rencontrant amis d’enfances et membres de la famille qui auront, eux, réussi à trouver l’eldorado en Europe. Alors qu’il avait trouver une jeune femme originaire du Royaume-Unis à épouser, il se retrouve expulsé au Nigeria menotté et humilié.
Ifemelu trouve une certaine notoriété aux Etat-Unis grâce à son blog sur les déboires d’une noire non américaine aux US. Elle va rencontrer un jeune Afro Américain ultra engagé et libérale qui l’impressionne de son savoir et de ses convictions, toutefois elle n’arrive jamais complètement à le comprendre dans son indignation car elle estime toujours sa propre situation pire que ce que lui a pu vivre et qui le révolte.
De retour au Nigeria, Obinze se retrouve rapidement, de part sa culture et son intelligence, dans les hauts cercles de la société locale. Il trouve facilement un succès amère qu’il attribue plus à ses bonnes connexions qu’à ses propres compétences, il rencontre une femme confortable avec qui il se mariera hâtivement et aura un enfant dans la foulée.
Ifemelu ne trouve plus de satisfaction dans sa vie Américaine et décide de rentrer au Nigeria, elle est stupéfaite de la différence entre son souvenir et ce qu’elle voit en rentrant au pays. Elle fait son maximum pour s’intégrer mais beaucoup de choses lui paraissent étranges et elle n’a qu’un seul réel objectif: renouer les liens avec son amour de jeunesse.
Ils se retrouvent et retrouve leur alchimie d’antan, Ifemlu ne veut absolument pas devenir une maîtresse, une apostrophe dans la vie officielle d’Obinze. Celui-ci comprends et malgré la puissance des apparences et les fréquences des hommes infidèles au Nigeria (le divorce n’est pas chose commune), il quitte sa femme pour être entièrement dans une relation qui l’accomplit.
Maintenant que je vous ai spoilé une bonne partie du livre, nous pouvons commencer à discuter. Le livre est bien écrit et très crédible, c’est en partie ce qui rend le livre difficile à analyser, je ne connais pas l’auteure mais ses propos sont écrit de manière tellement cohérente avec la vision de Ifemelu qu’on en vient très rapidement à ne plus faire de distinction entre le personnage et l’auteure, ce qui peut être très dangereux pour l’interprétation.
Tout d’abord, je dois dire que j’ai beaucoup aimé la description qui est faite du Nigeria; je dois admettre que je ne connais pas du tout ce pays, mais le récit qui en est fait ici me semble sincère et réaliste. Avec ce qu’il faut de bienveillance et de pragmatisme pour donner un aperçue honnête d’une civilisation dont la plupart des gens ne connaissent pas grand chose. On y découvre la société à différent échelon, l’éducation, les relations et ambitions sociales de plusieurs tranches d’âge, la corruption et l’armée omniprésentes ainsi que les écarts de développement flagrants entre différents aspects de la vie quotidienne (des routes en très mauvais état, des infrastructures électriques en retard, mais un smartphone dans toutes les mains).
Malheureusement, tout dans le livre n’est pas aussi subtile et bien construit. Ifemelu est plutôt extrême dans ses points de vue, elle se plaint beaucoup du manque d’empathie de la société à son égard, mais également du manque d’empathie de l’ensemble des personnes de manière individuelle. Je ne met pas en doute les difficultés qu’une personne noire peut rencontrer dans nos sociétés occidentales, mais de son point de vue, personne n’en fait jamais assez. Son petit copain blanc un peu naïf, qui la trouve magnifique et le lui dit régulièrement, qui la soutient dans l’écriture de son blog, ou quand elle veut se faire une coupe afro naturelle, est considéré comme intolérant car il ne comprend pas qu’elle s’énerve contre les magazines de mode qui ne parlent jamais d’un point de vue black (maquillage pour peau blanche, soins capillaires pour cheveux naturellement lisses, etc…). Son petit ami black, mais américain, n’est pas mieux car même s’il comprend certains problèmes, il s’investit trop sur des soucis qui semblent superficielle à mademoiselle. Le seul type de personne qui trouve grâce à ses yeux est l’ami (hypothétique) blanc qui met en avant les difficultés de la population noire dans chaque conversation, peu importe le contexte et la situation.
Bref, je trouve le personnage incroyablement égoïste dans sa démarche et son analyse des gens individuels tout en touchant des points très sensibles et censés d’un point de vue sociétale. Toutefois mon impression est surement dut au fait que les attaques individuelles me touche plus personnellement, « Est ce que j’en fait assez ? », « Est ce que je devrai m’indigner plus ? », « Est ce que j’ignore volontairement ou pas le racisme lattant autour de moi ? », qui sont des questions importantes que l’on doit se poser, mais qui, pour moi, de doivent pas dévorer notre quotidien. Essayer d’être quelqu’un de bien avec l’ensemble de l’humanité, je trouve ça déjà bien; devenir une meilleure personne avec plus d’empathie est un bel objectif, mais pas au dépend de mon bonheur individuel tant que je ne fais pas de mal autour de moi ? C’est un équilibre entre réfléchir à nos actions et vivre qui est difficile et intéressant à trouver. Mais, pour moi, ce livre manque de nuances sur cet équilibre et ne fait que mettre en avant la culpabilité de tout le monde, si ce n’est par nos actions néfastes, alors par notre ignorance de celles-ci.
Et je pense que la nuance est censé être apporté par Obinze avec son caractère définit, depuis le début du livre comme plus posé et plus calme, possiblement influencé par sa fascination pour les Etat-Unis et donc par une certaine acceptation de la discrimination inhérente à ce modèle sociétal. Mais, au final malgré une réelle affection qui se développe pour le personnage durant ces années en Angleterre, la nuance se retrouve rapidement transformée en simple soumissions. Toute cette réflexion sur la société métissée, le racisme, la xénophobie, disparaît complètement quand il retourne au Nigéria. Bien évidemment, une fois de retour dans son pays natal, il n’est plus noir, ce qui est très bien expliqué dans le livre; Ifemelu et Obinze ne sont devenus des noirs que lorsqu’ils ont rejoint l’occident. Mais Obinze opère un changement plus drastique que ça, une résignation triste qui dilue énormément son flegme du début du livre. Et au final il se retrouve à simplement vivre sa vie en pilote automatique en attendant le retour de Ifemelu. C’est une évolution du personnage que je trouve un peu simpliste et qui déséquilibre la balance du livre.
Le livre contient nombre d’exemples très variés et bien détaillés, qui donnent au néophyte que je suis un sentiment d’immersion assez intense et c’est très appréciable. Toutefois la lecture peut rapidement se retrouver hacher par des réflexions profondes, ou parfois juste par ras-le-bol du caractère d’Ifemelu. Donc en résumé un bon livre mais que je ne recommande pas forcément, et également un sujet de conversation à éviter en société sous peine de rapidement passer pour complètement raciste à la moindre remise en question des idées développées ou perçues, comme ce que je viens juste de faire.