Rouge Brésil

Rouge Brésil – Jean-Christophe Rufin 2001

La France des années 1550, avide de conquêtes, de ressources et d’influence dans l’échiquier politique européen. Le roi Henri II mandate un chevalier chevronné pour fonder une colonie française sur les côtes vierges brésiliennes, l’amiral Villegagnon se voit comme un missionnaire protestant envoyé par l’émissaire divin pour sauver les âmes impies des aborigènes. Il recrute alors un mélange de volontaires et de condamnés pour un voyage sans retour de l’autre côté de l’océan. Sans interprètes pour engager un dialogue et un commerce profitable avec les autochtones, on lui conseille de recruter de très jeunes hommes à l’esprit encore malléable pour apprendre le dialecte une fois sur place.

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Just et Colombe, rêvent de revoir leur père disparu à la guerre, tout en gambadant dans les terres champêtres familiales. Just, 15ans, a la tête pleine de chevalerie à l’image des maigres souvenirs de son géniteur, et Colombe, plus jeune, n’a jamais connu que la présence rassurante de son frère et n’imagine l’avenir qu’à ses côtés. L’intendante cupide du domaine familial les convoque pour leur expliquer qu’elle a réussi à trouver des informations sur leur père et qu’elle a négocier pour eux des places sur un bateau afin de le rejoindre.

A la suite d’un voyage mouvementé et meurtrier, les identités et le sexe de nos deux jeunes gens a été révélé. A l’annonce de leur nom de famille, Villegagnon décide de les prendre sous son aile par amitié pour leur père, aux côté duquel il a servi et dont il semble évident qu’il a plus d’information qu’il n’en dit. Arrivé sur les côtes brésiliennes, le contingent doit s’atteler rapidement à la construction d’un « fort » afin de prévenir toute riposte portugaise envers les colons.

En découle une série d’événements, de machinations politiques et religieuses, entre les colons et les tribus locales, parmi les colons eux-mêmes, ou entre les différentes nations aux intérêts divergents. Se dégagent alors deux visions du périple, et de la vie d’une manière générale; celle de Just, formé par Villegagnon à la chevalerie, la philosophie et la religion, pour en faire son second. Celui-ci va s’investir dans son rôle de « dirigeant », de phare de la civilisation, de la culture française et de la raison, et ce malgré les obstacles toujours plus rudes qui viennent remettre en question la légitimité de certains aspects de ce credo. De l’autre côté Colombe est envoyé dans les villages des autochtones afin d’en apprendre le langage, mais elle se retrouve autant fascinée par leur rapport à la nature et aux autres humains qu’effrayée par leurs coutumes et rituels parfois brutaux.

A la suite de quelques discussions fortes intéressantes, j’ai décidé d’essayer de moins spoiler les événements majeurs et dénouement des livres dont je discute. Même si certains faits sont essentiels à mon analyse, et par conséquent, ne peuvent pas être laissés à la curiosité d’un potentiel lecteur, je vais tenter de faire de mon mieux pour préserver le mystère et le contenue des œuvres dans chacune de mes critiques.

La description de l’environnement hostile et des épreuves nécessaires pour s’installer dans un tel lieu est vibrante et nous transporte dans le quotidien misérable qu’ont pu vivre les colons de l’époque. La multiplication des points de vue, même indirects donne un véritable relief sur le décalage entre les motivations des personnages; Les détenues dont l’exile était la dernière chance n’ont la motivation que de survivre, et si un changement de loyauté peut leur apporter un peu de confort, ils n’hésiteront pas. Les dirigeant/religieux qui n’acceptent pas les compromis sur leur foi qu’ils jugent comme le seul possible salut de cette maudite expédition. Les soldats, en manque de repères et entourés d’une hiérarchie querelleuse, ne suivent que le meilleur orateur qui saura mobiliser le peu d’énergie qui leur reste. Et enfin les différents adolescents présents qui sont juste à la recherche de leur place dans cette entreprise et plus généralement dans le monde, via loyauté, éducation, curiosité ou simple défiance de l’autorité.

Via les expériences de Just et Colombe, je pense que l’auteur nous propose une critique vive de la colonisation, et plus généralement de la religion comme pierre angulaire de l’état. Les difficultés rencontrées par les pèlerins, quelles soient du fait de l’homme (commerce, jeu de pouvoir, fatigue), ou d’ordre naturelles (nourriture, météo, ressources), semblent être interdépendantes : parce qu’ils n’arrivent pas à travailler ensemble, ne respectent pas la nature et se sentent supérieur à celle-ci, ils se retrouvent punis par l’environnement et ne parviennent pas à leur fins. Cela remet bien sûr en question la légitimité de l’expédition, mais surtout vient directement attaquer le fondement pharisaïque de la religion et le fonctionnement de la civilisation occidentale dans son ensemble.

Du côté de Colombe, on trouve une sorte d’apaisement et de paix intérieur lorsque celle-ci s’abandonne à la vie « sauvage ». Elle accepte la cruauté de la nature, l’harmonie et la frugalité d’une vie impie, sans pour autant suivre les rituels païens, qu’elle comprend sans pour autant les accepter comme une part d’elle-même. Elle représente une voix minoritaire pour l’époque, mais également, et c’est je pense un point important du livre, un courant de pensée de plus en plus présent aujourd’hui qui prône un mode de vie plus en adéquation avec notre environnement.

Ce livre est très bien écrit, les descriptions sont poignantes, les personnages, même si un peu caricaturaux par besoin, sont plausibles, crédibles et attachants, et enfin je suis sensible au message du livre. Il est souvent facile de faire dire ce que l’on veut à un auteur lors d’une analyse, nous avons tous eu des cours de français qui nous explique que « la porte rouge » symbolise la sexualité complexe de l’auteur. Mais ici, par l’expérience et les décisions de Colombe et Just, l’auteur nous pousse à réfléchir sur notre bien être, notre anxiété n’est peut être que le résultat de notre environnement, et si l’on décide de s’en émanciper en retournant à certaines valeurs plus simples, alors peut-être que la nature nous « punira » moins.

L’analogie, religion de l’époque = capitalisme, colonialisme = consumérisme d’aujourd’hui, peut paraître capilotractée, mais ce livre donne envie de réfléchir et de rejoindre Colombe dans sa rébellion contre la société et l’ordre établi. Dans le titre, « rouge » réfère possiblement à la couleur du sang, ou encore à la couleur du bois exotique que les colons étaient venu chercher, mais je ne serai pas spécialement surpris si l’auteur  avait un abonnement à l’Humanité. Je recommande vivement.

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