Blackwater

Klara – 32 ans

Blackwater – Kerstin Ekman

Récemment arrivé en Suède, toujours en recherche de découvertes littéraires, pleins d’espoirs que mon charme opère plus sur la Scandinave lambda. Espoirs de très courte durée, mais même si la liste de suggestions est maigre, Klara me conseille Blackwater de Kerstin Ekman, titre usé et poncé dans à peu près tous les domaines artistiques.

Il s’agit donc d’un roman policier se déroulant en Suède du Nord entre les années 70 et 90. Il n’est pas impossible que cela se passe plus tôt, entre 60 et 80. Le niveau de développement moyen de la ville (technologie, législation, information) reflétant plutôt les années 60, mais il est difficile d’être catégorique vu la localisation très reculée de l’action, ce qui a tendance à rendre l’estimation temporelle assez approximative.

On y suit donc une jeune femme d’une trentaine d’années et sa fille qui viennent de quitter la ville pour s’installer dans la campagne la plus profonde qui soit. On y apprend rapidement que la mère a pour objectif de rejoindre une sorte de communauté semi-hippie, indépendante installée encore plus en recul du village. Elle rejoint un homme, de toute évidence bien plus jeune qu’elle, et qui l’a convaincu de rallier sa communauté en tant que professeure pour ses plus jeunes membres.

A la sortie du seul bus, impossible de trouver son laron, de le contacter, ou même de louer une chambre (fête locale). Elle décide donc d’essayer de se rendre à pied, à la nuit tombante, accompagnée d’une enfant, dans une ferme à plusieurs kilomètres de distance. Bien évidemment elle se perd assez allègrement, et cela l’amène, malgré elle, sur la scène d’un double meurtre particulièrement frais. Cette vision et la recollection de cette soirée marqueront la fille comme la mère à vie.

En parallèle, on retrouve un jeune homme à peine majeur, maltraité par ses nombreux demi-frères. Ils le jettent au fond d’un puit et s’en vont profiter de la célébration régionale. Lassé par des années de maltraitance de la part de son père et du côté paternel de la famille, ayant comme seule protection la volonté inébranlable de sa mère, il décide qu’il est temps pour lui de partir. Comme un caprice d’enfant qui décide de fuguer, toutefois, le maigre aperçu de sa vie nous range rapidement de son côté, et rend sa réaction compréhensible. Lors de sa fuite, il passe aux alentours de cette scène de crime sans jamais interargir avec elle.

Le livre se divise en deux parties; j’ai brièvement commencé à vous spoiler la première, qui sert de mise en situation. Celle-ci va mettre en exergue l’intégration, ou pas, de nos deux personnages dans leurs nouvelles situations sur lesquelles ils n’ont au final qu’un effet relativement mineur. La manière dont l’auteur les poses en tant que spectateurs de leur propre histoire à la suite d’un seul choix (si conséquent soit-il), met en avant les conséquences et les ramifications de chacun de nos choix. Cela donne un sentiment d’emprisonnement et d’angoisse qui dérange autant qu’il captive et qui nous fait nous questionner sur nos propres choix.

La deuxième partie va se dérouler vingt ans plus tard et relier le casting de personnages introduit dans l’acte 1 aux meurtres jusqu’ici jamais résolus. Pour aller plus loin je dois donc vous parler du troisième personnage, le médecin de la région. Il a participé à la découverte des cadavres et au début de l’enquête, et il est le liant de tous les autres protagonistes. Et même si je ne trouve pas le personnage particulièrement intéressant ou bien écrit, j’ai trouvé l’idée ingénieuse. Dans ces lieux reculés, où les distances rendent rapidement les communications et connexions prohibitives, un médecin de campagne connaît et interagit avec tous ce monde-là de manière assez naturelle, et le point de vue du « spectateur » que nous sommes s’attache de manière organique au sien.

On suit alors ledit médecin accompagné du jeune homme qui vont se lancer dans la résolution des meurtres et des intrigues qui en ont découlé. Je ne saurai vous en dévoiler la raison, mais elle est légitime et relance l’enquête à plein régime avec des personnages fatigués, marqués par le temps et par la vie.

L’ensemble de l’oeuvre se construit plus comme une sorte de contraste entre la nature, omniprésente dans ce lieu reculé, et l’urbanification inéluctable. Les forêts luxuriantes de la première partie se transforment en terrain de bucheronnage industriel en vue d’installation minière; les paysans taciturnes meurent et laissent leurs enfants devenir des travailleurs blasés pour les entreprises minières. Le tout bien évidemment entouré d’alcools et de tabac à chiquer.

Le livre s’inscrit dans cette idée latine qu’on se fait d’une caricature scandinave, les personnages ne montrent aucune émotion, sont détachés de la situation, ne lèvent la voix à aucun moment. Et c’est là je pense, mon plus gros problème avec le livre. Impossible de m’attacher aux personnages car pour moi ils n’ont pas une once d’humanité, même leur détachement semble improbable, seul le médecin paraît se rebeller contre cette apathie générale mais il n’y arrive que très peu et sa frustration vient s’ajouter à la mienne. Une envie de secouer tout le casting « Ta femme vient de mourir, réagit, cris, pleures, bouges ! », « Ton mari t’a trompé, ça mérite plus qu’un long regard, un soupir chargé de jugement et une valise faites précautionneusement avant de partir à pied sous la pluie ».

Je ne sais pas à quoi ressemble la Suède et le suédois moyen de l’époque. Ma première impression de la société est légèrement similaire à ce livre, une aversion profonde du conflit, un respect immaculé des autres et une antipathie assez poussée. Même s’il existe des similitudes, l’exacerbation de ces traits dans le livre le rend parfaitement inhumain à mes yeux. Ce minimalisme qui exalte dans le monde du design n’a, pour moi, pas sa place dans un roman.

Je ne pense pas que ça soit un mauvais ouvrage, mais cela ne me donne pas du tout envie de me plonger plus en profondeur dans la littérature suédoise. J’espère me tromper et qu’une prochaine inconnue me montre mon erreur.

Une réflexion sur “Blackwater

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